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Raymond Roussel : merveilleux, science (et fiction)

La Revue des lettres modernes, 2022 – 7

Raymond Roussel : merveilleux, sciences (et) fictions

sous la direction de Christophe Reig et Hermes Salceda

Fondée par Michel Minard en 1954, « La Revue des Lettres modernes » est une collection de séries monographiques et thématiques consacrées aux écrivains modernes et contemporains.

Voir sur le site de l’éditeur…

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Sommaire

Machines textuelles et machines imaginaires : préambule

Reig (Christophe), Salceda (Hermes)

L’imaginaire machinique de Roussel

Houppermans (Sjef)

Raymond Roussel, écrivain industriel

Schuh (Julien)

Une approche scientifique de La Vue de Raymond Roussel

Amarie (Olga), Amarie (Dragos)

(Ré)apprentissage profond : la pensée technique de Raymond Roussel face au « nonhuman turn »

Chalmers (Madeleine)

Lire Locus Solus à l’aube du transhumanisme

Jeannin (Hélène)

Le merveilleux psychopathologique chez Raymond Roussel

Chevrier (Alain)

« Sa vie, son œuvre » : lire Roussel avec Foucault

Favreau (Jean-François)

Épistémè roussellienne : un perturbant cabinet de curiosités

Tersigni (Olivia)

Roussel, Deleuze et les machines

Triantafyllou (Angelos)

Le lointain mystère de la Vorrh : vivacité posthume de Roussel

Jung (Mathieu)

Orlov la nuit : dévorer Roussel

Reig (Christophe)

Roussel-Dalí : voir mieux et autrement

Bofill-Amargós (Joan), Salceda (Hermes)

Documents

À propos de Charlotte Dufrène, ancienne demi-mondaine parisienne et compagne platonique de Raymond Roussel, exilée à Bruxelles après la mort de ce dernier

Bordin (Guy), Putter (Renaud de)

Comment j’ai écrit certains de mes poèmes : note sur L’Étrange Usine, étude sur les manuscrits de Nouvelles Impressions d’Afrique

Bazantay (Pierre)

Bibliographie des études rousselliennes 2018-2020

Bibliographie de ce volume

Index des œuvres

Index des noms propres

Index des notions

Résumés

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Giacometti/Dupin

Giacometti a séduit nombre d’écrivains : ainsi Sartre, Genet, pour ne mentionner que les plus célèbres. Yves Bonnefoy consacre à l’artiste une monographie magistrale (1991). Le regard posé sur Giacometti est devenu, en soi, écrasant. Il réprime toute velléité de dire quoi que ce soit à l’endroit d’une œuvre qui, déjà, par ses propres moyens, impose le silence.


La parole de Jacques Dupin, par son exigence, et son retrait, continue néanmoins d’opérer une brèche insistante, d’ouvrir l’œuvre de Giacometti à elle-même. De la restituer, telle quelle, sans jamais prétendre en éventer le mystère. Tout l’inverse du découragement savamment prodigué par la critique réputée sachante ; à rebours aussi d’interprétations plus inspirées que véritablement inspirantes.


L’ouvrage de Dupin consacré à Miró est, lui, inspirant. En cela que Dupin veille à ne pas encombrer de ses propres considérations la peinture de Miró. Le Miró (1961, réédition augmentée en 1993) est sobre et puissamment informatif. Le rêve peut décoller à partir de pages d’où rien ne dépasse (près de 500 tout de même). Car c’est au lecteur de ce beau livre d’effectuer le franchissement, d’aller à l’œuvre. Dupin se contente alors de désigner le chemin. Ses textes sur Giacometti semblent exécutés d’une main plus tremblante. Éclats ou approches, ils visent à cerner autrement, de manière plus intuitive que méthodique.


Dupin a écrit la première monographie sur Giacometti (Textes pour une approche, 1962), mais il a laissé à Bonnefoy le soin d’établir la grande « biographie » de l’œuvre. Dupin a quant à lui disséminé plusieurs textes sur l’artiste. Excellente initiative des Éditions P.O.L. que de les réunir. Manque au sommaire l’entretien accordé par Dupin à Michael Peppiatt en 2012 (Europe n° 1073-1074, sept.-oct. 2018, pp. 282-304). Il vaut autant, sans doute plus, par la présence de Dupin que pour les anecdotes sur Giacometti : on y voit couler le sang d’un poète. Cette absence est largement compensée par la préface de Dominique Viart, qui donne idéalement accès au territoire que Dupin cartographie avec minutie — travail d’épargne, tracé en creux. « Nul doute : le poète est ici dans un pays de connaissance. »

[lire en entier sur poezibao]

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Réisophie (et la promesse d’un triangle)

« La Réisophie est une réisophie, un point c’est tout. »

Laurent Albarracin fait paraître un nouvel ouvrage, une suite à Res Rerum (Arfuyen, 2018), nous dévoilant de nouveaux aphorismes et poèmes que l’on doit au Collège de Réisophie, mouvement occulte, aussi profond, quoique plus mystérieux, que la ‘pataphysique.

Les mots des Réisophes effectuent une étrange sarabande, où le Même et l’Autre sont appelés à se confondre. Quelquefois, on songe au Parménide, ou à quelque joyeuse sagesse antique. Souvent les mots font la ronde pour mieux se diviser en eux-mêmes.

Si la partie joue sa partie dans le tout,

Le tout, lui, joue le tout pour le tout

Dans la partie.

                              Réisophie pratique, #20

À quoi reconnaît-on un grand poète ? À cette faculté, sans doute, qui consiste à faire coïncider le tout avec le tout, de sorte que la somme des parties, au sein du tout procuré par le poème, soit supérieure à l’ensemble de ses parties. Le poète retourne donc comme un gant une formule célèbre et, semble-t-il, apocryphe. Chez Albarracin, qui élève justement l’apocryphie à un art subtil, cela se manifeste par une réversibilité généralisée, que vient compléter la loi du comme réisophique :

Comme le trois règne dans le un,

Comme l’étoile règne secrètement dans la pomme

Et comme la pomme est la pomme de la pomme

Réisophie pratique, #105

De pareilles sentences s’énoncent pour de rire. Car il est du devoir du poète, et plus particulièrement du Réisophe, de nous enseigner la défiance quant au sérieux des lois. À commencer par celles de la grammaire et du sens. Secouer le langage pour voir ce qui en sort. Ainsi, les mots tremblent, questionnent les ressemblances, mais aussi la schize de toute chose (sujet écrivant y compris, comme pulvérisé dans l’anonymat réisophique).

Le commerce réisophique s’étoile dans le comme ; la pensée des identiques ou des presque semblables (nouveau Théâtre des Incomparables) prolifère de proche en croche :

tout et bout

amende et amande

visée et visions

pain et pêne

fruit et bruit

perler et parler

centre et ventre

etc.

Ces redondances fécondes par quoi le langage se replie sur le langage (paires minimales façon Saussure, Brisset ou Roussel), ouvrent les choses à elles-mêmes, donnent à désintégrer le grand rébus du monde.

Faire vasciller, donc, l’arbitraire du signe. Cratyliser le monde, prendre les mots pour des choses et faire rimer les choses entre elles, toujours selon une essentielle schize :

Une chose n’est un morceau du monde

Que parce que le monde s’y déchire

Réisophie pratique, #18

Dans le comme dort la pomme, et c’est le comme de la pomme qui est l’objet réisophiquement recevable. Le comme est comme quelque chose d’autre (bien sûr que la poésie relève de quelque autre chose), mais je ne saurais décider, pour autant, si le comme est comparable à quoi que ce soit.

Il arrive que le comme s’applique à la pomme entière d’une proposition. On nous explique, au fragment 81 du Manuel de Réisophie pratique, que la formule, tautologique entre toutes, « Un chat est un chat » est « un peu comme le chat ». Un peu… Cet un peu-ci vient troubler le paisible ronronnement des choses dans leur identité.

À replier l’identité sur elle-même

On la fait dormir en rond comme un chat,

Comme si l’identité à la fin se recourbait sur un comme

Sur le comme du chat quand il ferme les yeux

Et qu’il a l’air de regarder au fond de lui.

Réisophie pratique, #81

Cet « un peu » est un inframince glissé entre les mots et les choses. Cet accroc dans le langage, sur lequel trébuchent, par exemple, Raymond Roussel ou Gherasim Luca, est aussi le grand levier du rêve.

Mais il est une inquiétude fondatrice chez le Réisophe ; ce Sorgen se traduit volontiers par un souci, souvent drolatique, qui porte sur les mots. Une apparence d’insouciance dans le souci même, qui fait penser à l’œuvre puissante et apocryphe du professeur Frœppel, à ses exercices fameux : (« Quel est le plus long chemin d’un point à un autre ? » ; « Comment vous représentez-vous une absence de poisson ? Faites un dessin. », etc.). Il est au reste incontestable que Frœppel a participé, à un moment ou à un autre, de près ou de loin, aux travaux du Collège de Réisophie, de même que Roussel ou Luca.

Les chats ne sont rien (que des chats) et il est donné aux grandes figures félines du rien de s’étirer à l’infini, d’accéder au cœur du monde. De comme en pomme, le Réisophe fait se frotter des ressemblances formelles et sauvages. Et le chat de devenir un grand fauve impalpable :

Calmement, transparent à sa propre puissance,

Le tigre se glisse dans le décor.

Incognito et intouchable,

Il passe entre ses rayures.

Réisophie pratique, #189

À ce compte-là, le chat peut devenir zèbre ou tonneau décerclé : les propositions réisophiques sont une manne d’analogies nouvelles, sous la forme de paralogismes saisissants, ravivant l’anagramme bien connue de l’image et de la magie. Ce Manuel de Réisophie pratique fait d’ailleurs ouvertement signe à la magie, par son titre même.

Je crois ne pas me tromper, en disant [en le répétant] qu’il s’agit chez Albarracin d’un geste que l’on trouve déjà chez Malcolm de Chazal : la poésie d’Albarracin interroge l’évidence du secret, le secret même du secret. Poèmes et apparadoxes, les propositions réisophiques obéissent à un sens-plastique ou à un sens magique que le rieur Mauricien pratiquait avec délectation.

La Réisophie joue au jeu de la séparation/réparation (= Dichten), mais il n’est pas question ici d’une « critique de la séparation » — encore que ? Plutôt d’un geste poétique qui engage avec lui une nouvelle genèse. À mieux dire : le Réisophe est en quête d’une parole d’avant la chute, d’un babillage adamique. Bonheur dans l’expression, félicité dans la tautologie : il convient d’emparadiser les mots, selon une sophistique heureuse, proche du bonheur des logiciens.

Lisant l’œuvre des grands Réisophes, au nombre desquels je compte Malcolm de Chazal ou Boris Wolowiec (qui joue ces derniers temps avec le feu), on retrouve l’éternité enclose en chaque chose, l’étoile éternité, l’étoile retrouvée, l’éternité réparée — on voit comme la mer se mêle au soleil. Malcolm, Wolowiec et Albarracin dialoguent, communiquent. Triangulent, en un mot. « Comme le trois règne dans le un » (#105). Ces quelques évidences ramassées ici sont insuffisantes et partielles. Je m’appliquerai, plus tard, à dessiner avec davantage de soin la figure que j’entrevois, à dire combien ce trio relance les enjeux du poème.

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Les épiphanies de Guillaume Condello

Le livre se présente comme des « chroniques ». Ce sont des chants aussi bien, au nombre de dix. On y perçoit, surtout, des notations. J’imagine Condello prendre des notes, sur des bouts de papier, des tickets de caisse, dans des carnets, sur son téléphone. D’ailleurs il s’en amuse, à l’occasion d’un poème pris à fleur de quotidien, lorsque son téléphone lui propose intuitivement « part de pizza » au lieu de « part de rêve ».

Le vers crénelé, les mots décrochés — posés parfois comme à la diable — témoignent d’une catastrophe du sens. D’autres fois, ce sont aussi des blocs de texte, sans ponctuation, lorsque les digues cèdent. Cela s’appelle la vie. Et il convient d’ « enregistrer » celle-ci, aussi intégralement que possible, à la manière d’épiphanies. (« Par épiphanie, il entendait une soudaine manifestation spirituelle, se traduisant par la vulgarité de la parole ou du geste ou bien par quelque phrase mémorable de l’esprit même. Il pensait qu’il incombait à l’homme de lettre d’enregistrer ces épiphanies avec un soin extrême, car elles représentent les moments les plus délicats et les plus fugitifs.» (Joyce, Stephen le hero)).

La part de « pizza », donc, comme une épiphanie, puisque le poème s’empare du réel et du virtuel. Mais il tâche surtout d’aller au fond des choses — au risque peut-être de perdre la poésie.  Une des forces de Guillaume Condello est de laisser se perdre le poème, d’écrire comme à perte. Écrire sans que cela fasse poésie. Sans posture. Selon un geste qui tend à mettre le poème en péril. Mais c’est également un sauvetage.

Aussi, le spectacle de la politique est-il enregistré à même le corps meurtri du poème, avec, par exemple, les sempiternelles soirées de second tour des élections françaises. « à chaque élection remontent / les fragments d’une chronique / de l’oubli ». Plus profondément encore, tressé de mémoire impossible, le cauchemar de l’histoire hante les chroniques de Condello : « je me souviens / des chemises noires ou brunes / mon grand-père avait vu passer / admiratif / Mussolini / si grand dans les yeux d’un enfant ». Dans Tout est normal, ce n’est pas tant de mémoire que de conscience qu’il s’agit. Ou alors d’une mémoire qui s’invente consciemment, consciencieusement, avec les moyens du bord (« je me souviens / (je l’ai vu sur internet) »). Les épiphanies de Condello creusent dans l’ordre des choses ; l’excavation donne à lire le monde, sa barbarie, sa bêtise, la maladie, l’amitié, l’amour. Pour tout dire, les épiphanies de Condello offrent une forme de grâce, au moment où, passée corps et âme de l’autre côté, l’expression fixe avec justesse le vertige du quotidien, de l’impossible normal. « tout était normal / sinon / les choses défaites ».

La poésie de Condello trouve sa modulation la plus intime, sa clef, lorsqu’elle est dite. Elle joue son corps et sa précision dans la voix même de Condello.

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Sous d’autres formes nous reviendrons

Claro — rhabiller les morts

« Mon père, reviens, lave-nous, lèche nos corps ; les hommes et les femmes qui les pressent ne les connaissent pas, nos corps sont des vêtements qu’ils mettent sur leurs corps imparfaits. » Cela pourrait être du Claro. C’est de Guyotat.

… nos corps sont des vêtements qu’ils mettent sur leurs corps imparfaits — cela consone, je trouve, peut-être un peu lointainement, avec le titre du livre de Claro, Sous d’autres formes nous reviendrons. Bien sûr, il ne s’agit pas là de la même épopée — Claro mène une guerre plus intime — mais j’aime à lire Claro avec Tombeau pour cinq cent mille soldats quelque part au fond de l’oreille. Ou mieux encore, avec Eden, Eden, Eden. Claro s’obstine et s’acharne dans la langue, là où d’autres seraient amenés à prier — « l’homme ravale ses prières au goût amer ». C’est presque une forme de mystique ; une éthique de la langue en tout cas : « extraire du vide la forme corporelle du langage ».

L’écriture est un autre nom pour la mort, impossibilité dont elle prend acte et, partant, ô vanité, s’en pare et s’en défait — « serait-ce l’énigme de la mort vivante qui scintille dans le travail d’écriture », dilacère cette affirmation même. Au sens où la vie consiste à « brûler des questions », comme dit Artaud, qui est au nombre des figures qui innervent la rhapsodie de Claro. L’Ombilic des limbes se rejoue ici, et peut-être ne faut-il pas trop « laisser passer » la littérature, pour citer, une fois encore l’Antonin. Ou bien qu’elle trépasse un bon coup, dernier couac pour finir encore, qu’on n’en parle plus de la sainte littérature, cette vieille belle chose increvable, futile et oubliable à merci. Qu’elle claque pour qu’advienne l’écriture. Qu’elle crève et devienne vie. [lire l’intégralité sur poezibao]

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L’encre bleu des mers du sud

Le voyage ? Non, la promenade. L’émerveillement à deux pas de chez soi. Un écart et un tracé − anagrammes, aller-retour. Les Grandes Soifs, soit une rêverie féconde à partir des mots, essentielle mantique. Et, chemin faisant par les mille sentiers de l’imaginaire, l’invention constante d’un territoire. Invention au sens de découverte : Joël Cornuault révèle les pays qu’il arpente. On lui doit aussi, mais cela participe de la même Wanderung, la très élégante revue des Pays habitables chez Pierre Mainard (cinquième livraison en mars 2022).

Je l’imagine écrire à la plume, et c’est là même que cela ressortit finalement au voyage, qu’on a une sensation d’écriture « retour des pays chauds » ; oui, je me dis que Cornuault compose ses grandes soifs avec cette encre bleu des mers du sud qu’employait André Breton, comme nous le rappelle Pierre Michon. Dans la lettre, par exemple qu’il adressa à l’auteur du Château d’Argol le 13 mai 1939 [voir ici]. Julien Gracq, au reste, est bien présent chez Cornuault. C’est dans ces Grandes Soifs une dilection pour la géographie (très belles pages consacrées à Élisée Reclus), une passion pour Breton aussi, qui me fait songer à Gracq. Fourier, autre grande figure tutélaire que Cornuault partage avec Breton − cette « exhubérance définitive » −, garantit sa puissante vitalité au regard de Cornuault, assure aux pays inventés, rendus habitables par la rêverie du promeneur, leur horizon d’utopie, leur principe espérance ou leur inexorable point de fuite.

L’encre bleu des mers du sud donne accès à ce que Cornuault définit comme un « romantisme du charbonnier ». La formule est admirable. J’y trouve le bon Curé d’Ars, la brouette du Facteur Cheval, le génie batracien de Jean-Pierre Brisset, les divagations de Jean-Paul Richter, des logogriphes hétérodoxes et splendides façon art brut ou enfants du limon. Et il va sans dire que le Bourbonnais de Cornuault coïncide secrètement avec la Bourbon de Jules Hermann. Ce d’autant que Cornuault, avec les paréidologues Tanquerel et Backes est aussi un redécouvreur des Gamahés de Jules-Albert Lecompte (voir Des Pays habitables n° 2, pp. 35-47). C’est tout un inframonde que désignent les Grandes Soifs.

Cornuault est un bouseux subtil ; sa rêverie résonne avec celle, par exemple, d’un Pierre Bergounioux (et on a vu que Michon n’est pas loin). Ce qui ne l’empêche pas − au contraire − de maintenir sa rêverie dans l’Ouvert, comme en témoigne par exemple sa méditation sur la Wilderness.

Cornuault exhume les signes, les failles et les traces de sous le monde unifié unidimensionnel qu’est devenu le nôtre. Il propose un De Signatura Rerum. Son « lyrisme des ferronneries », il le partage avec Jean Tardieu dans La Part de l’ombre. Grandiose méditation, aussi, sur les bancs publics (Cornuault s’est-il assis sur ceux de Vézelay?). C’est au fond quelque chose de très enfantin. Comme de voir des formes dans les nuages. Mais il n’est pas donné à tout le monde de saisir aussi finement la grande anagramme du monde, et de la donner à lire.

Il faut y aller voir, soi-même. Cent vingt-quatre pages parues au Cadran Ligné.

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Images avec figures absentes

pour Patrick Werly

Les livres de L’Atelier contemporain se présentent généralement comme des livres d’images, dont l’iconographie, riche et bien présente, participe de l’économie, de la logique même de ces élégantes publications. Ouvrages fabriqués par un éditeur-héros, bouquins faits pour le regard, où pictura et poesis se nourrissent l’une de l’autre. Mais il arrive que l’image, la pictura, soit laissée de côté. Sans pour autant que le livre devienne autre chose qu’une injonction séduisante au regard, à la pensée. Partant, au désir.

Les Salons de Giorgio Manganelli (2018, première édition italienne : 2000, chez Adelphi) rassemblent trente-cinq comptes rendus d’exposition qui, chacun, en appellent au regard du lecteur, mais ce sont, ici où l’on ne nous dit rien, des proses avec figures absentes, dont on ne discerne pas immédiatement — ni peut-être jamais — les contours ou les ombres portées. Cette absence exige une acuité autre. En cela que la clarté de Manganelli travaille avec de l’indiscernable. Eau, vent, éléments — formes fragiles, combien proches du naufrage.

Comme issu d’un lumineux sauvetage, le premier de ces textes, « La mâture de l’aube » — trois pages de cristal maitrisé —, ne semble pointer sur aucun objet défini. En tout cas, on ne nous en garantit pas l’accès. On répugne donc, en retour, à en faire la description ; ce serait une descrizione della descrizione, une de plus, sans que l’on sache de quoi il retourne exactement.

Laissons parler l’image d’elle-même, sans sa figura, telle que Manganelli la laisse infuser et diffuser tout à la fois. « Un char des dieux, la juxtaposition de visages instables et autres semblables, un atermoiement champêtre, une frénésie de gondoles, et la délicatesse d’un bâtiment dessiné et décomposé, tout fait allusion à une sublime turbulence inachevée, un frisson de formes innombrables qui sont tout à la fois des ombres et des reflets. » On doit la traduction de ces Salons à Philippe Di Meo, qui saisit l’italien allusif de Manganelli et le porte au plus près de nous. À mieux dire, le ramène à nous, ici-bas, en France, à hauteur de cette précaire rationalité qui, pour tout dire, nous empêche de comprendre combien l’auteur de Hilariotragoedia (1964) est joueur et profond. Et riche et varié. Ce d’autant que Manganelli, écrivain au génie exigeant, place l’évidence (absente) sous les yeux de qui le lit. « La fièvre inépuisable du ciel heureux s’en remet à la brève, labile conclusion d’une carte, gouvernée par une main innombrable. »

Manganelli nous donne à voir (à rêver) un Isolario vénitien de 1534. La méditation à partir de portulans ou de cartes maritimes est sans doute infinie : Giacomo de Maggiolo, Piri Re’ is, Diogo Ribeiro — autant d’artisans de l’impossible. «  Et comment ne pas se souvenir que derrière cette extraordinaire entreprise cartographique et picturale, s’étend l’espace du voyage d’Odysseus, autre habitant de l’Isolario ? » Le plus beau, c’est que cet ouvrage de Benedetto Bordone (illustrateur par ailleurs du plus beau livre, a-t-on pu dire, de tous les temps, Le Songe de Polyphile), aurait pu, tout aussi bien, ne pas exister. C’est désormais indifférent, puisque Manganelli en a parlé. Bien sûr que la poésie vient avant le monde. Que m’importe, au fond, si Dublin ou Strasbourg existent bel et bien, puisque Joyce et Jean-Paul Klée en ont parlé ?

Très vite, parcourant les Salons de Manganelli, on prendra le parti de la rêverie. J’aperçois pour ma part le Consul Firmin, pour son dernier jour, dans les pages consacrées à l’éphémère Empereur Maximilien (1832-1867). « Maximilien partit pour le Mexique comme dans sa jeunesse il était parti pour Smyrne, ce lieu cher aux historiens de la Vénétie et de Vienne. Peut-être que Maximilien se demanda si le monde était un théâtre ou un bonheur-du-jour des stupeurs, ou s’il était l’une et l’autre chose : mais certes, il ne douta pas que sa vie dans ce monde fût stupeur. Voici qu’il s’embarque dans une exultation de rames, mais c’est également un adieu ; il quittera Miramar pour toujours ; mais en échange, en un troc sinistre, le destin lui offre le Mexique tout entier et une couronne d’empereur. Impossible. Divertissant. Somptueux. Fastueux. »

Ce livre d’images propose une surprenante méditation à partir de la peinture de Paul Delvaux. Il est alors question d’ « Illustrations pour livres inexistants », pour aboutir à cette abyssale question : « Donc : est-ce de la peinture ? Est-ce une littérature de l’inexistant ? Le néant illustré ? » Belle et presque ineffable, l’interrogation se répercute au fil de ces Salons aux figures absentes.

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Colombey est une fête : « l’âge d’or du logos »

Quel est le lien entre Finnegans Wake et de Gaulle ? La question peut paraître saugrenue. Colombey est une fête, le premier livre d’Aurélie Chenot, nous apprend cependant qu’il existe un rapport entre James Joyce et la commune de Haute-Marne rendue célèbre par le Général, bien que l’auteur d’Ulysse ne mît jamais les pieds dans ce village. [lire en entier sur Diacritik]

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02 02 2022 : centenaire de « Ulysses » 

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Jacques Aubert in memoriam

Ulysse de Joyce a cent ans. Il y a du vertige dans la simple énonciation de cette formule : Ulysse a cent ans. Ce roman hors normes a paru en volume le 2 février 1922, grâce aux bons soins d’une éditrice vaillante sinon téméraire, Sylvia Beach, à l’enseigne Shakespeare and Company, au 12, rue de l’Odéon, à Paris. L’arrivée des premiers exemplaires de Ulysses, ouvrage de langue anglaise (et quel anglais !) à la couverture bleue, au titre en grandes lettres blanches — bleu et blanc pour évoquer les couleurs de la Grèce —, composés, imprimés et façonnés à Dijon par Maurice Darantiere, arrivèrent à Paris en gare de Lyon, par le train-express de 7 heures. Cela fait désormais partie de l’histoire littéraire.

Il faut avoir bien à l’esprit l’impact de ce roman après lequel les choses ne seront plus jamais les mêmes en termes d’écriture sinon de pensée. L’influence de Joyce est constante ; on ne compte plus les écrivains, de Malcolm Lowry à Georges Perec, se réclamant de lui. Comme le disait alors Richard Ellmann, l’excellent biographe de Joyce, nous n’avons pas fini d’apprendre à être les contemporains de Joyce. Même cent ans après Ulysse, nous éprouvons une réelle sympathie pour Leopold et Molly Bloom, et les théories échafaudées par Stephen Dedalus continuent tour à tour d’égarer ou d’envoûter.

Faut-il rappeler la superstition de Joyce quant aux chiffres ? L’auteur avait exigé que son roman paraisse le jour de ses quarante ans. Ulysses, le titre original du roman, comprend sept lettres. « L’esprit mystique aime le sept, » comme il est dit à la bibliothèque, à l’occasion du neuvième épisode de cette épopée grecque, sémite et irlandaise qui se déroule en un jour à Dublin, laquelle comprend en tout et pour tout dix-huit épisodes. Dix-huit étant le chiffre hébraïque de la vie. « Si mon livre n’est pas fait pour être lu, la vie n’est pas faite pour être vécue. » Ainsi Joyce justifiait-il son génie, peut-être incompréhensible, reliant indissociablement le livre et le vivre. Expérience de lecture-vie sans solution possible de continuité — voici Ulysse.

[voir sur le site de la revue Europe]

Il est dix heures du soir, le 16 juin 1904. Nous sommes à la maternité de Holles Street, à Dublin : Léopold Bloom rend visite à Mme Purefoy, qui est sur le point d’accoucher. On retrouve Stephen Dedalus ainsi que Buck Mulligan, entre autres carabins adorateurs de la dive bouteille.


Nous voici dans la plus folle des dix-huit sections d’Ulysse de James Joyce : ce qui se joue dans ce passage relativement autonome (à travers une reprise drolatique de l’épisode des Bœufs d’Hélios de l’Odyssée), n’est rien de moins que l’incarnation sensible de l’anglais en la totalité de ses métamorphoses historiques. Nous assistons en effet à une véritable maturation qui traverse le moyen anglais, passe par le parler fleuri des faubourgs, pour aboutir à l’argot le plus haut en couleurs.


On ne voit pas gageure plus grande, texte plus impossible à rendre en français. En 2004, c’est d’ailleurs le seul chapitre de la nouvelle édition d’Ulysse qui n’ait pas fait l’objet d’une nouvelle traduction, après la version de 1929 qui avait reçu l’aval de Joyce. C’était sans compter sur l’audace et la virtuosité d’Auxeméry (lui-même poète, mais aussi traducteur de Pound, H.D., Catulle ou Reznikoff), qui nous offre ici une version des Bœufs du Soleil aussi puissamment jubilatoire que l’originale.

[voir sur le site de l’éditeur]

De nombreux événements sont prévus à l’occasion de ce centenaire, comme on peut le voir ici.

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Jouir de Joyce avec Rabaté

Jean-Michel Rabaté a consacré de nombreux ouvrages à James Joyce, où il prend acte aussi bien de Jacques Derrida que de Jacques Lacan. Ainsi, dans le sillage de Jacques Aubert, Rabaté contribue à façonner le Joyce français, tout comme, par exemple, John McCourt ou Enrico Terrinoni étudient le Joyce italien à la suite de Giorgio Melchiori. Mais Rabaté sait aussi élaborer de savants développements, notamment à partir de Max Stirner (voir : James Joyce and the Politics of Egoism (Cambridge University Press, 2001)). Comme chez beaucoup de lecteurs de Joyce, l’intérêt de Rabaté va également à l’œuvre de Samuel Beckett. Tout dernièrement, il a fait paraître un Beckett and Sade (Cambridge Elements, 2020), petite étude comparatiste élégante et surprenante où l’on croise notamment Mario Praz, auteur que l’on a un peu oublié, mais dont les pages sur le romantisme noir ont encore beaucoup de vigueur. Beckett and Sade se conclut sur la notion lacanienne de jouissance. Cette conclusion ouvre en fait sur les autres ouvrages de Rabaté, plus particulièrement sur des études où il est question de Joyce.

Le rire, la jouissance et la prodigalité animent la pensée de Rabaté dans ses ouvrages récents : Rire au soleil. Des affects en littérature (Campagne Première, 2019), Rires prodigues. Rire et jouissance chez Marx, Freud et Kafka (Stilus, 2021), Joyce, hérétique et prodigue (Stilus, 2021). Il convient idéalement d’avoir ces trois livres ensemble à l’esprit tant ils s’éclairent entre eux. Tandis que la notion de valeur selon Marx y est appelée à vaciller, la jouissance de Joyce y circule, mais aussi le rire de Kafka, l’égoïsme de Stirner, le Witz de Freud ou la farce métaphysico-poétique de Lacan. Je prends le parti de ne me concentrer ici que sur Joyce — cet infini-ci me suffit — mais comprenons bien que c’est réduire le propos de Rabaté, auteur que l’on ne saurait considérer comme un simple « joycien », un de ces tacherons critiques au service de ce que l’on a coutume de nommer la Joyce Industry. Car l’exégèse est ici mise au service de la pensée ; Rabaté emporte Joyce par devers lui, non pour lui faire quelque « bébé dans le dos » (selon l’expression fameuse de Deleuze), mais pour recentrer tout en les ravivant les enjeux et défis inhérents à son œuvre.

Cap au rire

Hohohoho, Mister Finn, you’re going to be Mister Finnagain! Comeday morm and, O, you’re vine! Sendday’s eve and, ah, you’re vinegar! Hahahaha, Mister Funn, you’re going to be fined again.

(Finnegans Wake (5.9-12))

Joyce offre un paradigme sans doute infini à ses commentateurs — un idéal terrain de jeu. Il y a bien de quoi s’y perdre. Mais Rabaté sait nous guider dans le labyrinthe de Joyce. L’Œuvre de James Joyce ou la trame de la vie, ouvrage paru chez Hachette en 1993, établit exemplairement la carte du territoire joycien. En langue française, c’est à ce jour la meilleure introduction à Joyce. Le livre comprend également un précieux florilège de textes critiques (près de la moitié du volume). Et l’on sait gré à Rabaté de n’y avoir pas fait figurer seulement les tenants de la French Theory (Lacan, Derrida, Cixous), mais aussi, entre autres morceaux de bravoure, un long passage du « James Joyce et le temps présent », l’éblouissant essai qu’Hermann Broch consacrait à l’auteur irlandais dans les années trente.

Déjà, le rire était présent dans ce petit livre vert : « tout un chacun trouverait de quoi s’amuser dans la veillée de Finnegan, le rire étant la première des vertus à être excitée, ‘‘réveillée’’ par cette immense carnavalisation de la culture européenne ». On entendait aussi bien le rire de Joyce dès Portrait de l’auteur en autre lecteur que Rabaté publiait chez Cistre en 1984, notamment dans la conclusion de cet étude, intitulée : « inéluctable modalité du risible », avec un clin d’œil à Stephen Dedalus sur la plage de Sandymount au matin du 16 juin 1904. C’était sur le même rire que concluait « Lapsus ex machina », article que Rabaté faisait paraître dans un dossier que la revue Poétique consacrait à Finnegans Wake en 1976 : « le lisible-risible, ce lisible qui nous atteint brutalement dans le rire qui nous prend au dépourvu dans une phrase ou un mot ». Formulant ces remarques en fin d’ouvrage ou d’article, Rabaté semblait voir en le rire de Joyce une sorte de point de fuite ; Rire au soleil et Rire prodigue veulent placer le rire au centre du propos.

Cela commence par un nuage de fumée. Celui qui enveloppait le séminaire de Lacan, rue d’Ulm : « Pendant plus de quatre ans, la voix de Lacan avait traversé ces volutes de fumée, son regard perçant les nuées qui, depuis Aristophane, allégorisent la pensée pure. » Ainsi débute Rires prodigues, qui se présente comme une méditation portant sur la notion lacanienne de jouissance. Celle-ci innerve la pensée de Rabaté. On s’en convaincra en lisant un article qui fait admirablement le point sur Lacan lecteur de Joyce, intitulé « Qui jouit de la joie de Joyce ? » [1].

Le rire, qui est peut-être le versant le plus vertigineux de la jouissance chez Joyce, Derrida en parle avec brio, en fait un oui-rire, une « jouissance par l’oreille » dans Ulysse gramophone (Galilée, 1985). De fait, la jouissance lacanienne touche au rire : « bien souvent, nous avoue Rabaté dans Rires prodigues, Lacan me donnait envie de rire lorsque j’assistais à ses séminaires ». Tout se passe comme si, de Derrida en Joyce, de Joyce en Lacan, Rabaté s’essayait à une sorte de généalogie du rire.

Dans Rire au soleil, Rabaté propose une réflexion sur Joyce et Blanchot, qu’il intitule « Maurice Blanchot et la jouissance de la joie ». Rabaté étudie la présence spectrale et à mieux dire la quasi-absence de Joyce chez Blanchot. Ce dernier ne manque pas de placer Joyce dans une sorte d’héritage mallarméen, mais Rabaté constate qu’avec Joyce, il pourrait bien s’agir d’un « des rares moments où l’on surprend Blanchot à parler d’un livre qu’il n’a pas lu, ou simplement parcouru ». Ce n’est pas l’enjeu ici ; Rabaté nous livre surtout une lecture serrée de Blanchot, et plus particulièrement de celui de ses romans que l’on lit le moins : Au moment voulu (1951), qu’il met notamment en perspective avec le cinéma de Godard.

Au moment voulu résonne, précise Rabaté, avec « les intuitions d’Emmanuel Levinas et de Georges Bataille », et cela va plus loin encore : Rabaté remonte la piste du désir et de la mort, suit du regard les fantômes, les absents. Pour mieux nous rappeler que « l’effort de l’écriture consiste à tenir une place dans un nulle part une fois que l’on a été expulsé, comme le savait si bien Beckett ». L’essai sur Au moment voulu suit de près de belles pages consacrées à la jalousie chez Joyce, ce d’autant que Rabaté souligne une parenté surprenante entre ce roman et le « quadrille érotique » à l’œuvre dans Exils, la pièce de Joyce autour de laquelle tourne une méditation sur « James Joyce Jaloux » [2]. On le voit, les obsessions joyciennes sont intimement tissées dans le discours de Rabaté ; elles en fournissent la trame même.

Bien entendu, Exils ne saurait être considérée comme une œuvre maîtresse (Rabaté s’en amuse en constatant non sans justesse que l’on dirait « une pièce d’Ibsen réécrite par Joyce »), mais il n’en est pas moins vrai que s’y jouent les grandes thématiques propres à Ulysse. Dont la jalousie et le doute. Peut-être perd-on le rire de vue dans l’étude consacrée à Blanchot, ou encore dans la lecture, quand bien même inspirée, de l’injouable pièce de Joyce. Rabaté vise surtout à souligner l’émergence ou la création d’un « affect nouveau », dont Joyce était bien conscient selon lui.

Car l’affect est l’objet véritable de Rire au soleil, comme Rabaté l’indique dans son introduction : « Il s’agirait de réconcilier le tournant linguistique de la psychanalyse entamé par Freud et poursuivi par Lacan avec une nouvelle ontologie prenant appui sur le corps pour en tirer un concept crucial, celui d’affect. » Les chapitres consacrés à Deleuze et à Lacan sont presque indissociables, tant ils envisagent la notion de manière connexe (bien que divergente). Rabaté propose dans la deuxième partie de Rire au soleil une vision prismatique de l’affect que viennent compléter les réflexions sur la jalousie chez Joyce et sur la joie chez Blanchot. Le rire en tant qu’affect est envisagé dans des développements qui traitent tour à tour (trou à trou ?) de Gide et de Rimbaud à travers Lacan.

Paru chez Palgrave en 2001, Jacques Lacan. Psychoanalysis and the Subject of Literature vérifie le truisme postmoderne selon lequel la French Theory s’énonce plus clairement en langue anglaise. Cet ouvrage de Rabaté constitue, en complément de la grande introduction de Joël Dor [3], une propédeutique efficace et stimulante à la pensée de Lacan, en particulier du Lacan qui se mêle de littérature et de poésie (Rabaté nous parle encore plus spécifiquement de Lacan poète dans Rire au soleil, mais aussi, dans une moindre mesure, dans Joyce, hérétique et prodigue). Pour bien saisir la grande geste de Lacan vers Joyce, il convient, en plus du Sinthome (édité en impeccable quadrichromie borroméenne au Seuil par les bons soins de Jacques-Alain Miller), de lire Joyce avec Lacan, ouvrage collectif (Jacques Aubert dir.) auquel participait également Rabaté [4].

Dans « The Theory of the Letter: Lituraterre and Gide », troisième chapitre du Jacques Lacan de Rabaté, Gide selon Lacan nous est rendu explicite, presque limpide. Dans Rire au soleil, à l’occasion d’un court article introductif rappelant le rapport de Lacan à l’auteur de Si le Grain ne meurt, c’est surtout le rire et le trou qui apparaissent, là encore dans le sillage de Joyce : « la lettre tourne toujours autour d’un trou qui relie le sujet à la jouissance, comme on le voit chez James Joyce. Et donc les symptômes de Gide seront remplacés par Joyce, appelé lui-même le symptôme mais écrit ‘‘Sinthome’’ ». Les « trous-rires » de Gide tels que les analyse Rabaté sont le fruit d’autant de coups de sonde habiles dans le Séminaire, et le premier chapitre de Rire au soleil permet, selon un habile survol, de suivre la lecture que Lacan fait de Gide. 

Ma lecture de Rire au soleil et de Rires prodigues est partielle et partiale ; je me suis contenté d’en évoquer, de manière fort succincte, certains points seulement. Peut-être aussi que mon approche, qui répugne à n’être qu’un compte rendu, déforme ou infléchit quelque peu ces deux ouvrages du fait de ma perspective. C’est à peine si j’ai évoqué Rires prodigues, où Joyce et sa fille Lucia font néanmoins une apparition fugace à la fin du premier chapitre, « Rire le capital ». Mes omissions ou trous de lecture, notamment quant à Kafka et à Marx, ces manquements ne manqueront pas, je l’espère, de faire naître si ce n’est un désir de lecture, tout du moins un peu de curiosité à l’endroit de la pensée de Rabaté.

Joyce, hérétique et prodigue

Joyce, hérétique et prodigue - broché - Jean-Michel Rabaté - Achat Livre |  fnac

Rendre compte d’un livre de Rabaté, c’est pour moi déballer ma bibliothèque. Relire les livres de Rabaté, ses articles éparpillés en revues ou en volumes collectifs m’aide à saisir la cohérence d’un propos où, qu’on le veuille ou non, tout est dans tout. Cette tendance est aggravée par le bout — joycien — de la lorgnette selon lequel j’envisage Rabaté. Joyce, cet Irlandais « presque infini » selon Borges (sous le haut patronat de qui est placé Joyce, hérétique et prodigue) ; Joyce, depuis qui écrire ni même penser ne veulent plus dire la même chose, n’a pas encore fini, cent ans après Ulysses, de nous troubler ou de nous questionner, et force est de constater que Rabaté a l’art de reformuler les énigmes joyciennes selon des angles surprenants, générant de nombreux questionnements : « en se réglant selon une géométrie que l’on peut dire fractale, le texte de Joyce s’ouvre à l’infini des interprétations. » [5].

Prenons de la hauteur. À travers le hublot d’un avion, Lacan et Derrida rêvent chacun de Joyce, en observant le paysage du Japon — voir Lituraterre et Ulysse Gramophone [voir aussi Ponge Lituraterre]. Rabaté fait de même lorsqu’il survole le Canada et qu’émerge la forme de la mosaïque [6]. Cette approche, toute de rapprochements intertextuels et de lectures rapprochées, qui consiste à survoler pour mieux prendre conscience du détail (dettaglio et particolare), Rabaté l’a faite sienne. Et sans doute n’est-ce pas là la moindre des exigences liées à ses livres, mosaïques où le particulier englobe et réticule le tout. Joyce, au reste, ne lui laissait pas le choix, qui a su jouer sur la singularité « égoïste » de Stephen Dedalus autant que sur la totalité polyphonique de Here Comes Everybody. Au fond, comme le dit si bien Rabaté, « tout sujet peut jouir de la joie de Joyce, en jouir aussi égoïstement que collectivement ». Joyce nous aide, chacune et chacun, à penser notre propre communauté imaginaire.

Observer le paysage depuis le hublot d’un avion, donc, mais à la longue vue. Cela peut faire sourire. Or, Joyce ne faisait pas autrement.

Joyce, par Cesar Abin, pour les 49 ans de l’intéressé

Joyce n’a jamais pris l’avion. Mais cet être loufoque — « aloof » au plus haut point — prenait le monde d’encore plus haut, comme le suggère l’extraordinaire caricature que Cesar Abin fit de lui en 1932, et l’une des photographies qui allégorisent le mieux l’auteur du Wake nous le montre déchiffrant à travers de sacrés hublots la mosaïque de son écriture.

Joyce par Gisèle Freund (1937)

Valery Larbaud, le premier, comparait la méthode de Joyce à de la mosaïque. En effet, dans Ulysses, déjà, il s’agissait d’écrire à la manière mosaïque (i.e. de Moïse) : les tables de la loi inscrite dans la langue des hors-la-loi. Rabaté fait le point sur l’écriture de Joyce, à laquelle il s’est au reste frotté de très près à l’occasion de son Joyce upon the Void (Macmillan, 1991), adoptant alors l’approche génétique [7]. L’historiographie joycienne retient la période où parut ce livre comme étant celle des Joyce Wars, ces querelles académiques autour de l’établissement du texte de Ulysses. Je ne suis pas sûr que la pensée critique en soit sortie grandie, mais le rire de Joyce a eu l’occasion de se faire entendre à l’occasion de ces débats dont le Wake semble avoir été, par avance, la chambre d’enregistrement : « What clashes here of wills gen wonts, oystrygods gaggin fishygods Brékkek Brékkek! Brékkek Brékkek Kékkek Kékkek Kékkek! Kóax Kóax Kóax! Ualu Ualu Ualu! Quaouauh! » (FW 4.1-3). De fait, les manuscrits et carnets de Joyce sont l’idéal cauchemar pour d’idéaux insomniaques, à Paris, à Anvers, à Buffalo, via Zoom et de partout… C’est la secte du Phénix, comme s’en amuse Rabaté faisant signe à Borges, à la fin de Joyce, hérétique et prodigue.

L’axe de l’hérésie en psychanalyse, qui plus est dans le champ joycien, avait déjà été abordé par Colette Soler dans son Lacan, lecteur de Joyce (PUF, 2019), ou de manière encore plus stimulante par Annie Tardits, dans un article paru dans Joyce avec Lacan. Joyce et Lacan ont un commun tropisme pour l’hérésie, et dans The Politics of Egoism, Rabaté rappelle la remarque de Nestor Braunstein — maître ès jouissance lacanienne — selon laquelle Joyce serait une sorte de double littéraire de Lacan, l’analyste profane de l’inanalysable analyste, qui légitime l’excentricité de son expression [8]. L’identification précoce de Joyce à Giordano Bruno a elle aussi de quoi fasciner. Rabaté médite efficacement à ce sujet dans les deux premiers chapitres de Joyce, hérétique et prodigue

Avec The Politics of Egoism, Rabaté jetait habilement de l’essence non pas sur le bûcher du Nolain, mais sur un imaginaire anarchiste-égoïste (une sorte de mixte entre Max Stirner et ego analysis) qui ne demandait qu’à plus amplement s’embraser chez Joyce l’hérétique. Rabaté ne manque pas de convoquer Hans Blumenberg dans sa lecture de Giordano Bruno. De fait, l’auto-épuisement de Dieu (cf. La légitimité des temps modernes) a bel et bien quelque chose de profondément joycien. Rabaté prend également soin de rappeler la formule de Beckett consacrée à Descartes : « He proves God by Exhaustion » [« Il prouve l’existence de Dieu par voie d’épuisement. »], et la lecture que Rabaté propose de l’infini esthétique et mathématique chez Joyce me semble faire écho au célèbre article de Deleuze sur Beckett, ou tout du moins en réactive-t-elle le propos [9].  En tout cas, Rabaté n’hésite pas à mettre à contribution Derrida commentant la Géométrie de Husserl, faisant de ce dernier un héritier de Bruno. Et c’est aussi bien la formule « Jewgreek is greekjew. » qui brille au fond du propos de Rabaté : « Derrida tirera argument de cette coïncidence des contraires pour faire de Joyce un hégélien dont l’écriture fournirait une relève à la philosophie de l’Autre de Levinas et à la philosophie du Même de Husserl. Il s’agirait de se faufiler entre Husserl et Levinas pour réécrire une phénoménologie de l’esprit post-hégélienne. »

Rabaté s’intéresse au Joyce italien, non seulement à travers Bruno, mais aussi en relisant Guglielmo Ferrero, percevant en Joyce et en Ferrero les « fils prodigues de l’histoire ». Dans ce chapitre réapparaissent les « épuisés », lorsque Rabaté relit le passage de la boîte de biscuits à la fin de l’épisode du Cyclope dans Ulysse. Les biscuits seront digérés une fois encore dans le Wake : « I gave a box of biscums to the jacobeaters and pottage bakes to the esausted [cf. the exhausted, les épuisés] » (FW 549. 29-30).

Une myriade de détails s’anime sous nos yeux à la lecture de Joyce, hérétique et prodigue. Ainsi, Rabaté signale que, par un fait du hasard objectif que nul, je crois, n’avait encore relevé, Joyce a publié ses premiers textes dans Dana, revue où Édouard Dujardin avait fait paraître un texte où il « condamne une Église incapable d’accepter le mouvement moderniste ». Modernisme, quand tu nous tiens…

Toujours dans la période italienne de Joyce, Rabaté exhume une source possible à la citation de Mallarmé au neuvième épisode d’Ulysse (« Il se promène, pas plus, lisant au livre de lui-même. ») ; celle-ci aurait été dénichée dans le Amleto è Giordano Bruno ? de Paolo Orano (paru à Lanciano en 1916). L’importance pour Joyce de l’Italie, et de Rome en particulier, a été soulignée dans le récent ouvrage d’Enrico Terrinoni, paru chez Feltrinelli, Su tutti i vivi e i morti (janvier 2022). Le livre de Rabaté attise grandement la curiosité quant à ce livre consacré à la période romaine de l’écrivain irlandais.

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Le chapitre 6 de Joyce, hérétique et prodigue est lui non plus non dépourvu d’originalité et d’inventivité. Il s’agit d’une sorte d’excursus biblique, une lecture de Joyce à travers saint Augustin (avait-on jamais remarqué que l’évêque d’Hippone était contemporain de saint Patrick ?), avant de retourner à Lacan et à l’hérésie (chapitre 7).

Le chapitre 7 n’offre rien de bien nouveau pour qui a déjà lu Rabaté — c’est le Joyce/Lacan que l’on commence à bien connaître — sauf à partir de la page 183, où l’on découvre que « la clinique montre que la phobie offre une barrière contre la psychose ». C’est l’occasion pour Rabaté de revenir sur la brontophobie de Joyce, et de noter que Lucia n’avait, elle, pas peur de l’orage. « Était-elle elle-même la foudre entrée dans la langue ? » La question a quelque chose de sublime : Lucia, la fille-lumière, n’étant pas sans électriser le sinthome.

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[1] « Qui jouit de la joie de Joyce ? », dans le volume collectif Lacan et la littérature, Éric Marty dir., Manucius, coll. « Le marteau sans maître, 2005, pp. 157-179).

[2] Celle-ci se lit parallèlement à la préface de Rabaté à Exils dans la traduction de Jean-Michel Déprats parue chez Gallimard en 2012.

[3] Joël Dor, Introduction à la lecture de Lacan deux tomes parus en 1985 et 1992, repris en un en un seul volume en 2002.

[4] Ce document paru en 1987 chez Navarin a une valeur historique dans les études lacano-joyciennes. Outre des textes importants de Lacan (longtemps disponibles uniquement dans cet ouvrage), Joyce avec Lacan comprend l’excellent article d’Annie Tardits « L’appensée, le renard et l’hérésie » et le très beau texte de Catherine Millot consacré aux épiphanies (il sera repris plus tard dans La Vocation de l’écrivain) — ce dernier garde une fraîcheur certaine, alors même qu’on a publié des centaines de thèses autour de la notion d’épiphanie.

[5] Le caractère fractal de l’écriture de Joyce a été étudié par des scientifiques polonais, on peut en avoir un aperçu ici.  

[6] Cf. « Modernismes — Mosaïques (Joyce, Freud, Duchamp) », L’Œuvre en morceaux. Esthétiques de la mosaïque (Les Impressions Nouvelles, Livio Belloï, Michel Delville éd., 2006), pp. 9-11.

[7] Rabaté s’est également intéressé à la genèse du Wake. Il a notamment contribué à How Joyce Wrote Finnegans Wake. A Chapter-by-Chapter Genetic Guide, Sam Slote & Luca Crispi éd., Université du Wisconsin, 2007.

[8] « The Irish writer acts as Lacan’s double, turns into a literary Doppelgänger thanks to whom he can justify his own baroque style, while permitting the return of the repressed ‘‘ego” » (James Joyce and the Politics of Egoism, op. cit., p. 8).

[9] Gilles Deleuze, « L’épuisé », in Samuel Beckett, Quad suivi d’autres pièces pour la télévision [1992], Minuit, 2002, pp. 57-106.